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François Ascher Ces événements nous dépassent,
feignons d'en être les organisateurs. Essai sur la société
contemporaine Éditions de l’Aube, Février, 2001 160
francs
Book review
Une société toujours plus “moderne” L'hypothèse
centrale de ce livre est que le monde contemporain en cours de
globalisation, connaît des transformations suffisamment profondes
pour qu'on puisse les caractériser comme une mutation sociétale.
Plus précisément, François Ascher considère que le processus de
modernisation qui a donné naissance aux Temps Modernes se poursuit
aujourd'hui et qu'il fait émerger une société encore plus moderne,
c'est-à-dire plus individualisée, plus rationalisée, plus
différenciée, et plus capitaliste aussi.
La “société hypertexte” Dans cette société, les
individus, "pluriels", "multi-appartenants", participent à une
multiplicité de champs sociaux plus ou moins stables: le travail, la
famille, le quartier etc.. Ces champs sont de plus en plus distincts
mais restent articulés les uns aux autres, notamment par des liens
économiques et culturels. Les individus passent de l'un à l'autre, y
engageant des "soi" différents, mais assurant eux-mêmes les liens
entre des mondes divers. Les individus passent de l'un à l'autre, y
engageant des "soi" différents, mais assurant eux-mêmes les liens
entre des mondes divers. Les individus sont ainsi comme les mots
d'un hypertexte informatisé, qui prennent des sens différents selon
les textes auxquels ils appartiennent. De même que les textes d'un
hypertexte peuvent relever de règles linguistiques différentes, les
divers champs sociaux dans lesquels se meuvent les individus
relèvent de règles sociales diversifiées. Et comme les textes et les
mots forment un ensemble hypertextuel grâce aux "liens" numérisés
assurés par les mots, les individus et les champs sociaux
constituent avec des liens multiples un ensemble social
multidimensionnel et structuré.
Du capitalisme industriel au capitalisme cognitif Le
capitalisme industriel avait succédé au capitalisme marchand et à
une économie à dominante rurale. Aujourd'hui, la dynamique de la
modernisation et de la société hypertexte engendre non seulement le
dépassement du fordisme, mais la relégation du capitalisme
industriel et l'émergence d¹un capitalisme cognitif. Celui-ci
s'appuie sur des nouvelles conceptions de l'action collective et sur
la mobilisation des possibilités ouvertes par les NTIC, pour
inventer de nouveaux biens et services et pour révolutionner la
formation de la valeur. Dans ce contexte sociétal et économique
marqué par une incertitude croissante, un nouveau mode de régulation
s'ébauche à une échelle mondiale.
Un nouveau type d’état et de régulations collectives
La société hypertexte, mobile et télécommunicante, ouverte et
incertaine, nécessite de nouveaux moyens de régulation et de
sécurisation adaptés aux libertés nouvelles des individus et des
organisations, aux inégalités et aux conflits qui se développent,
aux coordinations plus complexes qu'il faut assurer, aux risques qui
se multiplient de l'échelle la plus locale à l'échelle planétaire.
Dans ce contexte, l'État nation providence, hérité des
phases précédentes de la modernité, doit non seulement se
"moderniser" mais également s¹inscrire dans une construction
étatique de type nouveau, un hyper - État fondé sur les mêmes
paradigmes que la société hypertexte.
La “globalisation” Le processus de modernisation
continue de dilater les territoires de l'économie, de la culture, du
politique. La globalisation qui en résulte, semble diffuser les
mêmes produits et les mêmes pratiques à l'échelle planétaire, mais
en même temps elle accroît la variété et le choix disponibles en
chaque lieu. À la fois homogénéisation et diversification, la
globalisation engendre des dynamiques de différenciation qui, entre
autres, inventent ou réutilisent des spécificités fondées sur la
proximité physique, sur le "local". Global et local se combinent
ainsi dans une "glocalisation" qui met en cause les formes des
régulations collectives et appellent à de nouvelles modalités pour
les actions de nature étatique.
La maîtrise individualle des espaces-temps de la vie
quotidienne La poursuite de la modernisation et l'usage
croissant des technologies de l'information et de la communication
ne provoquent pas la fin des villes, mais accompagnent au contraire
leur radicalisation, c'est-à-dire leur généralisation à l'ensemble
des territoires, et l'émergence de formes urbaines nouvelles, les
"métapoles". Dans ce nouveau contexte, caractérisé par une mobilité
accrue des personnes, des biens et des informations, les citadins
comme les organisations poursuivent et renouvellent leur ambition de
maîtriser les espaces - temps de leur existence et de leurs actions.
Ils mobilisent pour cela toujours plus les outils qui leur
permettent de se désynchroniser et de se délocaliser. Ce faisant il
gagnent une autonomie qui n'est que relative car ils sont aussi de
plus en plus dépendants de systèmes socio-techniques qui inscrivent
la moindre de leurs actions dans un processus fortement socialisé.
Les villes et leurs réseaux fonctionnent alors comme le hardware de
la société hypertexte, sa composante matérielle; leurs structures
sociales, culturelles, économiques et politiques en constituant en
quelque sorte des logiciels. Ce cadre nouveau bouleverse
progressivement un urbanisme largement hérité de la révolution
industrielle et de ses manières de penser, d'agir, d'organiser. La
société hypertexte et l'économie cognitive engendrent en fait une
nouvelle révolution urbaine, la troisième suscitée par le processus
de modernisation, qui nécessite notamment de nouveaux projets
collectifs, de nouvelles formes de régulation, un nouvel urbanisme.
La nécessité d’une modernisation radicale du politique
La thèse de la poursuite du processus de modernisation
implique la persistance du projet moderne dans la société
hypertexte, c'est-à-dire d'une double ambition: d'une part, une plus
grande maîtrise par tous les individus de leur vie présente et à
venir, d'autre part la constitution d'une société pacifiée et plus
juste. Mais cette thèse d'une nouvelle phase de la modernisation et
de l'émergence d'une société hypertexte implique aussi des réponses
nouvelles dans ce champ du projet politique: d'abord, parce que les
catégories qui fondent les projets "de société" ne peuvent plus être
les mêmes dans une société complexe, ouverte et "glocalisée" que
dans le cadre d'un État - nation -providence; ensuite, parce que les
modalités de l'action politique et plus généralement de l'action
publique, doivent elles aussi tenir compte des nouvelles
structurations de la société et de ses nouvelles façons de
fonctionner. L'enjeu pour la société moderne avancée est donc de
renouveler les conceptions et les modalités du politique, de la
politique, et de la construction des décisions publiques. L'analyse
du processus de modernisation et de la société hypertexte conduit à
affirmer que la démocratie sera d'autant plus efficace qu'elle sera
en phase avec les structures, les modes de fonctionnement, les types
de représentation caractéristiques de cette société. Cela implique
une démocratie plus procédurale, plus réflexive, plus délibérative
et plus "compréhensive", c'est-à-dire qui prenne en compte la
manière dont les individus eux-mêmes se représentent leurs
situations, leurs comportements et leurs propres actions.
About the author
François Ascher est professeur à l’Institut Français d’Urbanisme.
Il préside le Conseil scientifique du programme Ville du ministère
de la Recherche et de la technologie, et le Conseil scientifique et
d’orientation de l'Institut pour la Ville en Mouvement. Il a publié
en particulier “Métapolis, ou l’avenir des villes” (Éditions Odile
Jacob, 1995) et “La République contre la ville. Essai sur l'avenir
de la France urbaine” (Éditions de l'Aube, 1998).
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